Quand j’avais cinq ou six ans, je suis allé quelques fois avec grand-mère chercher du lait à la ferme. Une petite ferme à quelques pas de la maison de mes grands-parents, dans le Forez. Je n’avais pas l’habitude des vaches et j’étais un peu impressionné. Dans mon souvenir, les quelques vaches présentes dans l’étable, avaient une robe blanche, marquée de vastes taches brunes. Des Montbéliardes peut-être, ou des Ferrandaises. Je n’aurais pas su les distinguer, aujourd’hui sans doute pas davantage.

Parmi les vaches de mon enfance, il y a aussi celles des « Petits Livres d’Or », « La basse-cour en fête »* par exemple, où l’on suit Antoine le fermier, occupé à nourrir les animaux de sa ferme. Évidemment, il rend visite à sa vache et à son veau. C’était, selon moi, exactement la même vache que celle de la ferme d’à côté. Quand je séjournais chez mes grands-parents, le monde me semblait simple.

Plus tard les choses devinrent plus complexes, à tous points de vue, même en ce qui concerne les vaches. Au cours du temps, j’en ai découvert de toutes sortes, de toutes robes ; les « Limousines » de la Creuse, les « Salers » du Cantal, les « Normandes », les petites vaches corses à l’occasion, et d’autres encore. Mais je dus me rendre à l’évidence : à Saint-André, aucune de ces races n’était vraiment visible.

Des blanches Charolaises dans tous les prés ! Elles sont plutôt sympathiques, les Charolaises. Elles ont une bonne tête, avec leur chevelure frisée. J’avais beau savoir où se situe Charolles, j’ai eu du mal à m’habituer à l’omniprésence de leur robe blanche. Je me suis surpris parfois à imaginer des scénarios saugrenus, en roulant à travers la région. Les bovins auraient été délavés par une pluie toxique ; ils seraient victimes d’une malédiction ou bien ce serait une espèce mutante, peut-être inquiétante. Bref, en revenant vivre à la campagne, je ne parvenais pas à accepter ces vaches sans couleurs, ces vaches différentes de celles de mon enfance.

Aujourd’hui, mon malaise est oublié. Désormais, quand je circule dans le pays, il m’arrive de repérer des vaches qui ne sont pas en uniforme blanc, et je me dis qu’elles ne sont pas vraiment à leur place. Toutefois, j’ai appris tout récemment que la Charolaise ne fabrique pas de mélanine, de pigmentation naturelle. C’est réellement à cause de la mutation d’un gène, à cause d’une particularité génétique, que la Charolaise est condamnée au blanc.

Mais ça ne me dérange plus.

JD, 2019

* Éditions Cocorico, Paris, 1950

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