Mon grand-père maternel, maçon de profession et vigneron de cœur, produisait son vin personnel au bord de la plaine du Forez. Un pinard qui n’avait pas de nom. Parfois, ce jus de la treille était rosâtre et moussait dans les verres. Il titrait peut-être ses huit degrés et on le buvait coupé d’eau, à table. Aujourd’hui, il existe une cave coopérative qui commercialise le « Côtes de Forez ».

À l’époque de mon grand-père, mon terrain du Gros-Chigy était lui aussi planté de vignes. Comment se serait appelé notre vin local, à Saint-André ? « Côte du Désert » peut-être ? J’aime bien et ça donne un cachet exotique. Ce serait un petit vin produit en Mâconnais. Pas un vin fin de Bourgogne ! Ce serait mieux comme ça, si j’en crois ce que je viens d’apprendre.

Pendant la guerre de 39/45, le pinard français est devenu un énorme enjeu économique et militaire. Pour réconforter le cœur du soldat français, pendant la drôle de guerre ; puis pour réconforter le soldat et le civil allemand, dès l’été 40. Le Reich a dépêché en Bourgogne des « weinführer », comme les appelaient les Français, chargés d’organiser le plus rapidement possible les exportations massives vers l’Allemagne. Convois de vin ordinaire et de vins fins, avec une attention toute particulière pour ces derniers. Cela s’est organisé tranquillement pour les grands crus, sans pillages et sans confiscations, entre connaisseurs de bonne volonté, en quelque sorte. Propriétaires et négociants bourguignons ont su jouer leurs cartes, à celui qui collaborerait le plus intelligemment, qui engrangerait les sommes les plus conséquentes, parfois astronomiques, grâce au marché allemand officiel ou non.

« La quasi-totalité des professionnels, négociants et récoltants, ont participé à un commerce actif et prospère avec le Reich, au détriment de l’intérêt national. » Je cite l’historien, auteur de « Le vin et la guerre »1 qui préside par ailleurs la Communauté de Communes de Gevrey-Chambertin et Nuits-Saint-Georges. C’est dire si l’homme est à son affaire !

Au moins, il n’y eut pas de déshonneur à voir ses tonneaux de petit vin sans nom, réquisitionnés à l’occasion par la troupe d’occupation, à Saint-André ou à Boën. Il n’y eut pas de déshonneur à être prisonnier en Bavière, grand-père, et à boire tranquillement ta piquette une fois rentré à la maison, bien longtemps après.

À la tienne !

JD, 2019

1 Le vin et la guerre, Christophe Lucand, Dunod, mai 2019 pour l’édition de poche.

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